Vient de paraître, chez FYP éditions, Wikipédia, média de la connaissance démocratique ?, de Marc Foglia. Le livre fair un tour d’horizon complet de l’univers Wikipedia et de ses usagers.
Normalien, énarque, Marc Foglia est philosophe des sciences, spécialisé dans les nouvelles technologies. Il est entouré pour ce livre de nombreux auteurs : Valerie Chansigaud, Marc Chevrier, Nicolas Curtelin, Florence Devouard, Jacques Dufresne, Nicolas Floury, Martine Groult, Cécile Hussherr, Chang Wa Huynh, Philippe Lacour et Gaekk Manguy. L’écriture du livre est conforme à son objet : derrière un texte, une pluralité. Ainsi, à l’intérieur d’un chapitre, on peut passer d’un auteur à l’autre. Les changements sont annoncés et soulignés par un liseré qui borde le texte et qui le différencie de celui de Marc Foglia. Passé la première surprise, ce système réserve de bonnes choses, et on se surprend à rêver que le livre n’ait pas exploré davantage cette voie du coté du coté de l’hypertextualité.
Les fortes questions posées dès l’introduction ne peuvent que retenir l’attention
Quelles sont les pratiques sociales nouvelles issues du travail collaboratif sur Wikipedia ? Quelle est la création de valeur qui permet d’expliquer le succès de Wikipedia, et qui modifie la manière dont nous pensons la culture, le travail, la société ?
Qui a ne serait ce qu’un début de réponse à ces questions éclairera une des questions vives des temps présents. L’internet, que personne n’a vu arriver, et qui se modifie à une vitesse plus grande que les analyses qui peuvent lui être faites, est porteurs d’usages dont il est difficile de penser qu’ils ne modifient pas profondément les relations que nous avons avec nous même et avec les autres.
Origines
A l’origine de Wikipedia, deux hommes, Jimmy Wales et Larry Sangers. Ils lancent d’abord Nupedia basé sur un systéme d’édition traditionnel. En un an, Nupedia propose… 24 articles. Un wiki est alors mis en place pour aider les auteurs a proposer du contenu. En six mois, ce "brouillon" collecte 6000 articles. Nupedia est abandonné. Wikipedia est née !
Ce récit des origines met l’accent sur des élements qui sont toujours important aujourd’hui. D’abord, la question du choix de la politique éditoriale; sur cette question, les fondateurs n’étaient pas d’accord. Larry Sangers a toujours soutenu la ligne d’un contrôle éditorial et il finira pas démissionner de Wikipedia. Ensuite, le passage du Nu au Wiki souligne la place importante du dispositif d’écriture dans Wikipedia. Wikipedia, c’est d’abord un wiki, et peut-être même le wiki de tous les wikis.
Le premier Wiki d’entre eux à été écrit en 1995 par Howard Cunnigham. Un wiki est un dispositif d’ écriture collective permettant à toute personne de créer de nouvelles pages d’éditer les pages qui existent déjà, de les lier à d’autres pages, de supprimer des pages tout en utilisant des règles de formatage (taille de la police, gras, italique, souligné, listes…) sans avoir à écrire une ligne de code HTML [Voir La voie du Wiki]
Aujourd’hui, Wikipedia est un des poids lourds du web. Chaque jour, il est visité à 6,% des internautes du monde à qui il distribue plus de 220 millions de pages et la version française compte un demi million d’articles. [voir http://www.wikipedia.org/wikipedia:stats]
La nouvelle alliance
Sur Wikipedia, tout le monde peut écrire, créer des pages et éditer les pages existantes. Marc Foglia donne les grands principes qui président au travail éditorial : la sécurité molle, la surveillance mutuelle et la méthodologie collaborative. Voilà le trépied sur lequel s’ organiserait la révolution wikipedia. La facilité d’écriture permettrait au citoyen lambda de faire oeuvre encyclopédique, de se libérer enfin du joug que fait peser sur lui l’état et de se dispenser de la figure de l’expert. Il n’est plus limité a la petite case d’existence dans laquelle immanquablement il est assigné par les autres. Il peut jouer les passe-muraille : lecteur puis, d’un clic, producteur de contenu. Wikipedia serait ainsi exempte des maladies des systèmes verticaux : il ne peut y avoir de mauvaises décisions prises par les dirigeants puisqu’il n’y a pas de dirigeants ! A cette ligne libérale, Wikipedia ajouterait des éléments collectivistes : chacun se consacre à la tache commune en fonction de ses disponibilités. Serait alors réalisée l’alliance tant recherchée du collectif et de l’individuel - entendons : une articulation sans entrave, puisque chacun irait d’un pôle à l’autre en fonction de ses désirs . Cette articulation se ferait dans un syncrétisme philosophique mêlant relativisme, le posititivisme, et le libéralisme.
On en arrive finalement a la conclusion.
L’encyclopédie serait une sorte de marché libre de la connaissance. La concurrence des idées doit conduire à l’élimination progressive des erreurs, l’offre doit correspondre le plus adéquatement à la demande etc. Marc Foglia
L’encyclopédie Wikipedia, c’est donc le marché. Un marché bien évidement libre, libéral, organisé par une "main invisible". L’ouvrage ainsi bati présente cependant quelques accrocs C’est ainsi que Karl Hewitt a de beaucoup augmenté la page qui le concernait dans Wikipedia, ce qui a conduit des administrateurs à bloquer son compte. Les machines de Science Po ont également été bloquées parce que des étudiants, sous couvert de leur professeur, inséraient volontairement des erreurs afin de vérifier au bout de combien de temps elles seraient corrigées. Dernier exemple : un utilisateur a crée plusieurs milliers d’articles en copiant des textes encyclopédiques libres de droit. Leur identification, leur reprise et leur amélioration va requérir un travail considérable. Derniers exemples : les guerres d’édition bien connues sur les articles scientologie ou Wal-Mart.
A l’enthousiame libérral et à la sécurité molle de Marc Foglia répond Jacques Dufresnes qui montre comment les principes de Wikipedia peuvent épouser les contours du libéralisme le plus dur. Il rappelle, question essentielle et qui n’est pas assez traitée, que nous n’avons pas encore pris la mesure de l’impact de la marchandisation de initiatives privées.
De l’ordre dans le désordre
Wikipedia évolue au fil du temps et cette évolution la met en contradiction avec ses principes fondateurs. Par exemple, la création d’espaces différencies (les bistrots…), d’usagers différencies (wiki pompier, admin…) d’articles différenciés (article de qualités) est à l’opposé de la philosophie de l’horizontalité de wikipedia. Jusqu’a présent, elle a réussi à se maintenir en créant des d’autres espaces, d’autres wikis - wiki quotes, wiki etc. Chaque bifurcation lui fait l’économie d’un conflit majeur, mais elle le paye d’une absence de reflexion sur les aménagements qu’il y aurait à apporter dans wikipedia pour qu’elle maintienne une forme compatible avec son projet de départ. En effet, la présence de certains contenus ou encore la prévalence donnée à d’autres laissent planer quelques doutes sur le caractère encyclopédique de Wikipedia.
C’est ainsi qu’a la sécurité molle du dispositif s’oppose la sécurité dure des usages sociaux. Les nouveaux venus sont rarement bien accueillis, surtout s’ils font quelques erreurs d’édition. Les groupes d’interêt s’y opposent violemment. Certains sujets sont si brûlants qu’il a fallut dériver les polémiques sur d’autres pages !
C’est là que l’ écriture a plusieurs voix de Wikipedia, média de la connaissance démocratique trouve toute sa valeur. Aux élans enthousiastes de Marc Foglia, succèdent, en incise, les analyses de Valerie Chansigaud. Ironiquement, c’est la voix du dedans - Valérie Chansigaud est membre de la fondation Wikimedia France - qui est la plus critique. Elle ne cache rien des difficultés que posent la disparition des experts, du problème de la source des connaissances, des cultures locales qui s’installent en fonction des pays
L’encyclopédie construite par une société policiée, horizontale, sans reliefs, organisée uniquement par les lois du marché est un leurre. Le simple fait d’être ensemble a conduitnécessairement les wikipediens organiser la multitude. Ils se sont dotés de représentations - L’ordre mendiant "Nous sommes la Croix-Rouge de l’information", dit Jimmy Wales; la cathédrale et le bazar, le WikiLove… - qui les aident à se penser comme collectif; ils se sont différenciés et ont différencié les espaces dans lesquels ils inter-agissent comme les contenus qu’ils produisent.
Wikipedia, Média de la connaissance démocratique ? expose les aspects important de l’encylopédie en ligne. Les grands principes qui courent sous la mise en ligne des articles, les idéologies politiques sous-jacentes, la question de la place de l’expert, voire son remplacement par le citoyen "lambda", les origines de l’encyclopédie ou encore la question de la fiabilité du contenu. On trouvera encore des reflexions sur l’impact de Wikipedia sur les étudiants ou encore sur le tandem Google - Wikipedia, sur le rabaissement de la connaissance au plus petit dénominateur commum.
Pour conclure, au
Nous sommes libres de poser toutes les questions que nous voulons, et cela, sans avoir besoin d’aucun maître.
de Marc Foglia, je dirais un plus prudent : nous devons connaître nos maîtres si nous voulons poser toutes les questions que nous voulons