Comment le web change le monde
Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes. Francis Pisani. Dominique Piotet.
Francis Pisani est journaliste au monde. Il s’occupe depuis quelques années de tout ce qui concerne l’Internet. Lors d’une interview donnée a Natasha Quester-Séméon Faria, il a raconté comment il a pris conscience de l’importance du réseau d’une part à partir de l’usage professionnel qu’il en faisait, et d’autre part de la curieuse convergence entre le discours tenu par l’industrie de l’intertainment …et Deleuze ! Le livre, co écrit avec Dominique Piotet était donc riche de promesses
Né à la fin de l’année 1990 avec la proposition de Tim Berners-Lee et de René Caillau, le web a fait preuve d’une vitalité remarquable, en se développant sur les réseaux informatiques, en éliminant quelques concurrents (Gopher, par exemple) et en se modifiant au moment ou l’on s’y attendait le moins. C’est à ce web 2.0, pour reprendre la formule inventée par O’Reilly (date) que L’alchimie des multitudes s’intéresse
Je mets le sous-titre en avant car c’est très précisement de cela qu’il s’agit aujourd’hui sur le réseau. D’abord la multitude : le réseau nous permet d’être au contact de beaucoup d’autres, avec une facilité que nous n’avions pas connu jusque là. Cette multitude est pour une grande part arrangée par les dispositifs que sont les sites de réseaux sociaux comme Facebook, les aggrégateurs RSS ou encore les sites de social bookmarking. Elle concerne aussi bien les usagers que les données : photos, vidéos, textes, sons… Ensuite l’alchimie. Il faut bien en appeler aux anciennes magies car nul ne peut prévoir exactement ce qui sortira demain de ce qui se fomente aujourd’hui. Il est évident que les grandes compagnies du web 2.0 (Google, Yahoo!, Facebook, Youtube …) attendent rien moins que la formule de l’or philosophale : faire de l’argent avec les conversations, qu’elles soient banales, sans qualités, privées, chargées d’émotions, porteurses de bonheurs ou de drames. Il est aussi évident que parfois, quelque chose de magique se produit dans la façon dont ces multitudes s’assemblent : de nouvelles façons de concevoir le droit à la propriété (licences Créatives Commons), à la connaissance (Wikipédia) émergent de l’usage du réseau et ensemencent le web 2.0
Pour donner une idée de cette multitude, il faut garder en tête que Youtube capte à lui seul 10% du traffic internet mondial, que 5 des 10 premiers sites sont des sites sociaux (source : Alexa), qu’il y a plus de 100 millions de blogs (source : technorati) qui produisent 1,5 millions de billets par jour (source : technorati) et qu’il y a plus d’un milliard 17 d’internautes (source Internet World Stats juin 2007)
L’achimie qui organise cette multitude tourne autour de quelques ingrédients que le libre détaille chapitre après chapitre: 1. les technologies comptent peu. Pour l’utilisateur, la technologie ne doit pas être un obstacle; son usage doit se donner comme intuitif. 2. Le web appartient aux usagers. Les dispositifs du web sont ouverts et permettent a chacun de construire un espace à sa mesure : "Créer, publier et modifier son profil sur un site de réseau social, c’est ajuster son identité par petites touches face aux autres."3 La communication se fait "dans les nuages". La communication se fait souvent à la cantonade. Les messages sont adressés à des autres, une multitude. Elle n’est adressée à personne en particulier. 4. Le web est un espace relationnel. Le web est un espace de relation : partout, des groupes sont organisés autour d’un objet. 5. L’amateur est un expert. Le savoir n’est plus aux mains de quelques experts. Il est produit et validé par la multitude.
Ces points sont ensuite détaillés chapitre après chapitre. Les auteurs en examinent les conséquences, les avantages et les inconvénients. La première force du livre est d’être très didactique. Il s’adresse aussi bien au nouveau venu qu’aux dinos de Usenet. Son second interêt est d’examiner sans complaisaces les conscéquences positives et négative de ce nouvel espace. Enfin, troisième point important : il fait connaître ou découvrir les modèles idéologiques et théoriques sous-jacents à la compréhension du fonctionnement du réseau.
Né de la volonté d’un homme de lier des documents entre eux quelque soit leur nature, le web est devenu un espace ou les hommes se lient entre eux (1). Ce passage des documents aux hommes, des transmissions machiniques aux communications inter-humaines sous-tend un autre passage : celui des logiques des mécaniques insitutionnelles aux dynamiques relationnelles. Ici, la fixité, la statique, les contenants; là le flux, la dynamique, les contenus.
Personnellement, je ne serais pas enclin a penser que du fait que
la notion de lien prévaut, l’ enveloppe pèse moins, la frontière perd en importance et en signification. on es plus dans un même "bain", on est relié par des flux
mais que l’enveloppe est devenue si générale, si omniprésente, que nous ne la voyons plus. Aujourd’hui ‘enveloppe numérique couvre d’une manière presque totale a la fois l’espace géographique et nos usage. De ce fait, la frontière entre le ON et le OFFline disparait, et ce qui se construit ce sont des frontières à l’intérieur des mondes numériques. Cette construction donne lieu à des conflits et des débats autour de l’inter-opérabilité et la question de l’appartenance des données.
Le web comme plate forme
Ce que l’on appelle le Web 2.0 depuis la forgerie de Tim O’Reilly en 2004 est devenue une plate-forme de services. Elle est protéiforme, et ouverte aux changement rapides, ce qui fait qu’il est diffiicle d’en donner une représentation claire et précise. Qui aurait prévu, par exemple, il y a un an de cela, ressort extraordinaire de Twitter et le foisonnement des applications qui lui sont dédiées ?
Le livre montre bien comment ce sont de "vieilles" technologies d’hier qui alimentent les boosters de la fusée Web 2.0 : le XML, Ajax, le RSS sont aujourd’hui mûres, et surtout, les usagers du réseaux s’en sont emparés. C’est sans doute ce qui fait la grande spécificité de l’Internet au regard des autres réseaux : il est ce que les usagers en font, pour une grande part, ce qui n’était pas le cas des réseau télégraphiques, ferroviaires, téléphoniques ou même le réseau des CBistes. USErs NETwork : les usagers du réseau, disaient les premiers digiborigènes…
Le web est devenu une plate-forme. Cette évolution a été préparée par glissement des standards propriétaire aux standards ouverts; la mise en ligne de pages dynamiques, le Peer-to-peer et les outils en ligne
Ce sont les usages qui font le réseau. C’est son ouverture qui permet la collaboration. C’est, finalement, son hybridation qui fait sa force. Le livre rappelle le joli mot de creolisation à propos du bidouillage des mashup (2), c’est a dire des applications qui mélangent différentes sources de données pour produire autre chose.
L’or ou le plomb ?
Une questions sous-tend le livre. Cette alchimie des multitudes , produit elle de l’or ou du plomb ? de la connaissance ou de la bêtise ? Organise-t-elle les connaissances ou les désorganise t-elle ? D’évidence, les "webacteurs" en accumulant les données, en diversifiant les sources, en mettant en relation et en délibérant entre eux organisent quelque chose. Mais, quelle est la qualité de ce qu’ils produisent ? Certes, l’arbre de la connaissance a été mis à bas, mais saurons nous nous y retrouver dans toutes ces feuilles qui jonchent le sol comme pense Weinberger. Les foules, que l’on connaissait depuis Le Bon et Freud comme suggestives, irrationnelles et émotives sont elles aussi sages comme le pense James Surowiecki ? Ou faut il entendre les critiques d’un Jaron Lannier contre ce qu’il appelle le maoisme digital. Ou ne faut il voir là ni feuille, ni arbre, ni or ni plom mais juste une destruction systématique de la culture, comme le pense Andrew Keen.
Voilà un autre mérite de ce livre. Faire connaître au lecteur francophone les débats qui existent outre atlantique a propos de l’internet, de la démocratie et la de culture. Certes, on peut ne pas être d’accord avec "ce que cela change" et plus exactement sur l’accent mis sur les changements économiques et commerciaux. Il serait dommage que la longue traîne de Chris Anderson reste entre les mains des marchands ! On peut également n’être pas d’accord sur encore sur les projections qui sont faites pour le web de demain. Mais, il n’y a aucun doute que l’Internet change quelque chose aujourd’hui et charrie des morceaux de demain. Et ce livre donne des élements pour penser ces changements.
(1) d’ou la formule d’Olivier Ertzscheid : "L’homme est un document comme un autres", ce qui, bien entendu n’est pas sans conséquences, surtout si l’on songe aux caractéristiques du document électronique
(2) Le premier d’entre eux a été réalisé par Paul Rademacher en mélangeant les données des toutes jeunes "google maps" et des données issues de CraigList en avril 2005