Digiborigenes

les habitants des mondes numériques

 

L’argument

Nous sommes les digiborigènes du réseau. Nous avons construit ce réseau et il nous façonne. Nous sommes les premiers à habiter un espace sans lieu. Nous y trouvons nos joies et nos peines, nos amusements et nos loisirs, nous y trouvons de quoi satisfaire nos désirs, qu’ils soient érotiques, agressifs ou narcissiques. Nous y avons notre histoire et nos figures de proue, nos grands conflits et nos grandes découvertes.

Dans sa pré-histoire, le réseau n’était pas fait pour les êtres humains. Il n’avait pas d’autres fonctions que de permettre à des machines d’échanger des informations. Nous avons détourné cette fonction pour en faire le lit de notre sociabilité. Partout ou des machines étaient connectées, des hommes se liaient. Ainsi sont nées les premères communautés : Plato, Planet, Telnet. Et lorsque les hommes étaient séparés, les machines les aidait a enjamber l’espace. Ainsi sont nés les BBSs (Bulletin Board Systems). Mais chaque communauté était sans lien avec les autres. Etre sur Plato ou The Well ne vous permettait pas de visiter les merveilles des pays voisins.

ARPAnet émergera de la compétition entre les réseaux et finira par s’imposer. Il est le point de départ d’une cascade d’évènements de plus en plus rapides qui conduisent au réseau tel que nous le connaissons aujourd’hui. Avec lui, nous nous sommes donnés un mythe des origines : l’Internet a été créé pour faire face à une guerre nucléaire. Comme tous les mythes, il a sa part de vérité : il dit la faiblesse et les espoirs grandioses des premiers d’entre nous. Il dit la certitude de la force que donne le fait d’être liés les uns aux autres. Il dit aussi le big bang qu’a été pour beaucoup d’étudiants la découverte de ces mondes au-delà des écrans. Dans les campus, toute une jeunesse détourne, invente et brasse du code. De ces bricolage émergent rien moins que le mail, une langue, des jeux en ligne, un réseau d’utlisateurs, des us et des coutumes, des conflits et des mystifications. Les milliers d’heures passées ensemble à jouer, travailler ou perdre son temps sur le réseau donne naissance à une vie sociale en ligne.

Avec des outils rudimentaires comme le copier-coller, le envoyer-recevoir et le plus puissant d’entre eux, le créer-supprimer, nous avons défriché des terres inhospitalières. Nous avons transformé un environnement en un habitat. Nous y avons avons construit nos pages-maisons et des sites ou sont produits d’autres outils et d’autres espaces. Le matériel que nous avons produit est immense et que y retrouver une information peut être difficile. Pourtant, nous avons pris l’habitude de déléguer au cyberspace une partie de nos fonctions. Il est notre mémoire étendue, et c’est vers lui que nous nous tournons spontanément pour retrouver une information. Nous avons dépassé le milliard de digiborigènes et dans certains lieux, notre population excède largement celle de pays de l’espace géographique.

Après la pléiade de petits réseaux, après ARPAnet, après Usenet, le web est la dernière conquête des digiborigènes. La encore, nous avons su inventer de nouveaux usages. Ce que le Web est aujourd’hui, personne n’aurait pu le prévoir il y a 10 ans. La valeur des sites tient pour sa plus grande part au travail d’une multitude d’utilisateurs qui fabriquent les contenus, les partagent, les commente, les étiquette. Ce travail des digiborigènes a produit une extension des mondes numériques qui se superposent de plus en plus fréquemment à l’espace géographique et à notre quotidien. Nous ne changeons plus seulement le réseau. Nous changeons le monde.

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By Yann Leroux
On June 1, 2008
At 7:30 pm
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